Sur l’Adizero Adios Pro Evo 3, la plaque carbone a disparu. À sa place, une bordure noire fait le tour de la mousse : c’est l’ENERGYRIM d’adidas. Deux demandes de brevet publiées le 15 octobre 2026 décrivent une construction qui lui ressemble trait pour trait, puis un cadre sur lequel on accrocherait des pièces interchangeables.
Au programme : l’élément de support qui remplace la plaque entière.
L’ENERGYRIM, déjà dans les magasins
adidas appelle ENERGYRIM une bordure en carbone qui contourne la mousse de la semelle intermédiaire, sans plaque sous le pied. On le trouve sur l’Adizero Adios Pro Evo 3 et sur la Terrex Agravic Speed Ultra Evo, où adidas parle de Dual ENERGYRIM.
Un U posé sur les flancs
La première demande décrit un élément de support en U. Une branche longe le côté médial, l’autre le côté latéral, et elles se rejoignent au talon. L’avant du pied reste libre : rien ne passe sous les orteils.
Chaque branche porte une nervure, une crête qui se dresse à partir d’une base plus plate. Vue en coupe, elle peut ressembler à un L, un T, un V inversé, un Y ou un C, et le profil change le long du pied. La nervure monte de 5 à 50 mm et peut former une partie du flanc de la semelle.
Le matériau est un thermoplastique, avec ou sans fibres : polyamide, carbone, verre ou aramide. Le talon peut être ajouré pour gagner du poids, et l’élément peut dépasser de l’arrière de la semelle de 2 à 60 mm, bien visible. Une courbure peut aussi creuser légèrement l’avant-pied.
Pourquoi une bordure plutôt qu’une plaque
Pour moi, la plaque a toujours été la colonne vertébrale de la chaussure. Les mousses de super shoes sont très molles et très résilientes, mais elles se déforment beaucoup. Sans squelette, elles s’écrasent. La plaque garde la forme sous compression, et son rôle est de conserver le rocker quand la mousse est chargée.
Le brevet aborde le problème par la mousse. Un élément rigide sous le pied stabilise, mais il gêne la compression à l’avant-pied et fait perdre du retour d’énergie. Mettre la rigidité sur les bordures est une autre façon de garder le squelette, avec un avantage : sous le pied, on préfère sentir la mousse et son retour d’énergie. Le centre de la semelle reste de la mousse, et la stabilité vient des côtés. Reste ma question d’ingénieur : une bordure seule tient-elle le rocker aussi bien qu’une plaque ?
Le talon joue un second rôle. Les deux branches étant reliées, l’élément est d’une seule pièce et on peut mouler la mousse directement autour de lui. Pas de collage entre deux couches : la fabrication est plus simple et le résultat plus régulier.
Le brevet décrit aussi une autre voie : deux couches de mousse qui prennent la bordure en sandwich, puis un fraisage qui met la bordure et la mousse au même niveau. Le flanc est lisse, sans arête ni retouche à la main.
Dernière variante : les deux branches ne sont pas reliées, ce qui donne deux pièces séparées, une par côté. La photo de la Terrex plus haut semble montrer exactement cela.
Combien pèse cette bordure ?
Les figures du brevet n’ont pas d’échelle, mais le texte donne des fourchettes : une base de 1 à 40 mm de large et de 0,1 à 30 mm d’épaisseur, une nervure de 5 à 50 mm de haut. J’ai fait une estimation grossière pour une pointure 42. Chaque branche suit le contour sur environ 250 mm, auxquels s’ajoute l’arrondi du talon : disons 500 à 600 mm de longueur développée. Avec un profil en L d’1 mm d’épaisseur, une base de 12 mm et une nervure de 15 mm, la section fait environ 30 mm², soit 15 à 20 cm³ de matière. À 1,45 g/cm³ pour un composite à fibres courtes et 1,55 pour du carbone continu, cela donne 20 à 30 g.
Une plaque de 100 à 160 cm² et de 0,8 à 2 mm d’épaisseur, en carbone, pèse entre 12 et 50 g. Les deux solutions tombent dans la même fourchette : sur la balance, la bordure ne gagne pas d’office.
Une contrainte permet de resserrer l’estimation. L’Evo 3 pèse 97 g en tout, avec la tige, la mousse et la semelle extérieure. La bordure ne peut guère dépasser 10 à 15 g, ce qui impose une section fine : un profil de 0,8 mm d’épaisseur, avec une base de 8 mm et une nervure de 10 mm, donne 10 à 13 g. adidas ne précise pas sa pointure de référence, ce qui ajoute de l’incertitude.
Pour le volume de mousse, l’écart est tout aussi faible. La plaque retire 10 à 30 cm³ au milieu de la semelle, la bordure en retire autant ou un peu moins sur les flancs, et à 0,1 à 0,2 g/cm³ la mousse concernée pèse quelques grammes. Le gain est donc ailleurs : plus aucun plan rigide ne coupe la mousse en deux couches. Ces chiffres sont des ordres de grandeur, avec une marge de moitié en plus ou en moins. Seule la coupe d’une vraie chaussure donnerait la réponse.
Ce que ça donne en course
Sur le plan sportif, l’Evo 3 a tout gagné. À Londres, en avril 2026, Sabastian Sawe a couru le marathon en 1h59’30 et Yomif Kejelcha en 1h59’41, et Tigst Assefa a porté le record du monde féminin sans lièvres masculins à 2h15’41, tous dans cette chaussure.
Chiffres annoncés par adidas, chaque gain étant mesuré contre le modèle précédent de la même gamme.
Pour un ingénieur, ces chiffres mélangent tout. La mousse est nouvelle et la plaque a disparu en même temps que la bordure arrive : impossible d’isoler la part de la bordure. Le gain de poids de l’Evo 3 ne vient d’ailleurs pas de lui, puisque mon estimation le place dans la même fourchette qu’une plaque. Remplacer la plaque par une bordure n’a pas coûté d’économie de course, ce qui ne prouve pas qu’il en apporte. Et une course, même historique, n’est pas un banc d’essai.
Le second brevet : la bordure devient un rail
La deuxième demande reprend l’idée d’une bordure intégrée à la semelle et en fait un cadre : une structure plate et allongée qui suit le contour de la semelle, en U ouvert vers l’avant. Des points d’accroche sont répartis tout autour, dont au moins un près du talon. Le cadre reçoit des pièces fonctionnelles et les tient de façon amovible. Il peut être une plaque, ou faire partie d’une plaque.
Les fixations citées sont nombreuses : filetage, vis, aimant, clip, scratch, sangle, boucle, bande adhésive, encliquetage. Les figures montrent aussi un quart de tour.
Côté pièces, la demande en imagine plusieurs familles. Des fils de maintien soutiennent le médio-pied : deux se croisent sur le côté de la chaussure et un troisième entoure le talon. Un recouvrement de tige peut être un filet respirant par temps chaud ou une protection étanche sous la pluie. Des structures en V inversé s’accrochent par leurs branches au cadre. Un élément rigide ou semi-rigide, au bord convexe tourné vers le sol, joue le rôle d’un rocker amovible. Enfin, une bande élastique tendue le long du côté latéral transmet des efforts entre l’avant et l’arrière du cadre.
Les usages cités vont dans le même sens : changer l’amorti ou l’adhérence selon le terrain, avec par exemple des patins à clip en trail et une semelle lisse en salle, ou une semelle intermédiaire plus ferme pour le sprint. L’argument durable : remplacer une pièce usée plutôt que la chaussure entière.
Mon avis
La première demande affirme que cette bordure maximise le retour d’énergie sans nuire à la compression de l’avant-pied, mais aucun chiffre ne l’appuie. L’idée est cohérente avec la chaussure vendue par adidas. Reste ce que le texte ne dit pas : comment une bordure rigide encaisse les chocs latéraux sur un sentier caillouteux, et comment il vieillit quand il dépasse à l’arrière du talon.
La seconde demande est plus fragile. Presque toutes ses phrases sont au conditionnel et aucune chaussure n’y répond. Chaque point de fixation ajoute du poids et peut se desserrer après des centaines de kilomètres. Sur une chaussure de course où l’on compte les grammes, c’est un pari. Pour une chaussure qui s’adapte aux conditions, c’est en revanche une idée à explorer.
Pour la veille, le premier brevet explique ce qui existe déjà. Le second parle encore au futur. Ce cadre deviendrait une plateforme : une même base pour des versions route et trail, et pour une chaussure plus durable.
Pour aller plus loin
- [Brevet] Les secrets de la future adidas adios pro 3 : la génération précédente de l’Adios Pro
- [Brevet] Les secrets des 2 lames de la Hoka Tecton X : deux plaques indépendantes pour le trail
- [Brevet] Arris composites propose une plaque carbone pour chaussure : une autre façon de façonner le carbone
- Teeter Totter : l’effet qui ferait avancer les super shoes avec une plaque : ce que la plaque apporte, et ce qu’une bordure doit compenser
Méthode. Cet article s’appuie sur les demandes de brevet américaines US 2026/0314755 A1 (« Stiffening element for a shoe ») et US 2026/0314746 A1 (« Shoe with modular rim system »), déposées par adidas AG et publiées le 15 octobre 2026. Le rapprochement avec l’Adizero Adios Pro Evo 3 et la Terrex Agravic Speed Ultra Evo est mon interprétation, fondée sur les visuels d’adidas : les demandes ne parlent d’aucune chaussure. Par commodité, j’écris « brevet » dans tout l’article, mais il s’agit de demandes : tant qu’elles n’ont pas été examinées et délivrées, elles ne confèrent pas les droits d’un brevet, et leurs revendications peuvent encore changer ou être refusées. Cette analyse ne présage pas des futures sorties de la marque : elle reflète potentiellement les travaux des concepteurs.







Laisser un commentaire