L’empreinte carbone d’une chaussure de running : le guide

18–27 minutes
L'empreinte carbone d'une chaussure de running : le guide 1

Une paire de chaussures de running pèse entre 2 et 20 kg de CO2e selon qui fait le calcul et comment. Presque tout se joue avant que vous ne l’enfiliez, dans les matériaux et à l’usine. Et le premier levier entre vos mains, c’est le nombre de kilomètres que vous lui ferez faire.

Au programme : ce que pèse une chaussure en CO2, où partent les émissions, et ce que les marques comme les coureurs peuvent y changer.

14,2kg CO2epour une paire de running fabriquée en 2010, selon le MIT
1,5kg CO2epour fabriquer une paire en 2025, contre 9,5 kg dans l’étude du MIT
11moisavant qu’un coureur français change de paire, en moyenne

Mis à jour en octobre 2026. Ce guide rassemble et actualise ma série de 2021 sur l’empreinte carbone des chaussures de sport. Les chiffres ajoutés depuis sont datés et sourcés au fil du texte.

Pourquoi s’y intéresser

C’est un sujet aussi compliqué que la performance, et à mon sens tout aussi passionnant. Si vous pensez que la mode, au sens large, pèse peu, le rapport de McKinsey devrait vous faire changer d’avis : 2,1 milliards de tonnes de CO2 en 2018, soit 4 % des émissions mondiales. Le fashion, c’est plus que l’aviation !

La chaussure de sport y a sa part. En France, l’Observatoire du running de l’Union Sport & Cycle compte 12,4 millions de coureurs et 9 millions de paires de running vendues en 2024 (Que Choisir). Mettre des chiffres sur une paire, c’est la seule façon de ne pas juger au feeling, ou au marketing.

Combien pèse une chaussure ?

Pour mesurer l’impact d’un produit, on utilise l’analyse du cycle de vie (ACV, ou LCA en anglais pour Life Cycle Assessment), codifiée par la norme ISO 14040. Elle suit le produit de l’extraction des matières premières jusqu’à sa fin de vie.

L’étude de référence reste celle de Lynette Cheah et de ses collègues du MIT, Manufacturing-focused emissions reductions in footwear production. Elle porte sur une ASICS Kayano 17 (oui, ça date un peu, mais ça fait une référence) et arrive à 14,2 kg de CO2e par paire, à 2,7 kg près. Plus de dix ans après, c’est encore elle que tout le monde cite : en 2024, RunRepeat repartait de ses données pour évaluer les chaussures « éco ».

Les marques, elles, publient peu. Nike l’a fait en 2020 dans son rapport d’impact : 16,6 kg pour la Vaporfly, 10,3 kg pour la Pegasus et 5,4 kg pour la Free Flyknit, sans détail par poste. Depuis, deux records ont été annoncés : 2,94 kg pour la Futurecraft.Footprint d’adidas et Allbirds en 2021 (Green Queen), puis 1,95 kg pour l’ASICS Gel-Lyte III CM 1.95 en 2022 (FashionUnited). À l’autre bout, la Base Carbone de l’ADEME compte 18,7 kg pour une chaussure de sport (données de 2018). Et la Footwear Innovation Foundation, qui a mesuré en 2024 la consommation de 33 usines, arrive à 6,7 kg pour une chaussure de running type.

De 2 à 19 kg de CO2e par paire

Empreinte carbone d’une paire de chaussures, en kg CO2e, selon la source

étude ou agence chiffre annoncé par la marque référence de ce guide (± 2,7 kg)
ASICS Gel-Lyte III CM 1.95déclaré par ASICS, 2022
1,95 kg
adidas x Allbirds Futurecraft.Footprintdéclaré par adidas et Allbirds, 2021
2,94 kg
Nike Free Flyknitdéclaré par Nike, 2020
5,4 kg
Chaussure de running typeFootwear Innovation Foundation, 2025
6,7 kg
Nike Pegasusdéclaré par Nike, 2020
10,3 kg
ASICS Kayano 17, ACV du MITCheah et al., données 2010-2011
14,2 kg
Nike Vaporflydéclaré par Nike, 2020
16,6 kg
Chaussure de sportADEME, Base Carbone
18,7 kg
05101520

Les périmètres et les méthodes diffèrent : ces valeurs ne se comparent pas directement entre elles.

Voir les données
ChaussureSourcekg CO2e
ASICS Gel-Lyte III CM 1.95déclaré par ASICS, 20221,95
adidas x Allbirds Futurecraft.Footprintdéclaré par adidas et Allbirds, 20212,94
Nike Free Flyknitdéclaré par Nike, 20205,4
Chaussure de running typeFootwear Innovation Foundation, 20256,7
Nike Pegasusdéclaré par Nike, 202010,3
ASICS Kayano 17, ACV du MITCheah et al., données 2010-201114,2
Nike Vaporflydéclaré par Nike, 202016,6
Chaussure de sportADEME, Base Carbone18,7

Alors, 2 ou 20 kg ? Les deux, et c’est bien le problème. Ces chiffres ne mesurent pas la même chose. Le périmètre change (l’usine seule ou tout le cycle de vie), les données aussi (mesurées chez les fournisseurs ou tirées de bases moyennes), et les records sont déclarés par les marques. ASICS a fait valider son calcul par SGS, mais la méthode détaillée n’est pas publique. Comparer deux valeurs n’a de sens que si elles sortent de la même méthode.

Où partent les émissions

L’intérêt de l’ACV de Cheah, c’est le détail par phase. Pour la Kayano 17 de 2010, il est sans appel : les matériaux et la fabrication pèsent environ 95 % du total. On verra que la fabrication a beaucoup maigri depuis.

En 2010, la fabrication pesait les deux tiers

Émissions d’une ASICS Kayano 17 par phase du cycle de vie, en kg CO2e (total 14,2 kg)

Matières premières
4,0 kg · 28 %
Fabrication
9,5 kg · 67 %
Transport
0,30 kg · 2 %
Utilisation (entretien)
0,03 kg · < 1 %
Fin de vie
0,37 kg · 3 %

Source : Cheah et al., MIT, données collectées par ASICS en 2010-2011.

Voir les données
Phasekg CO2ePart
Matières premières4,0028,2 %
Fabrication9,5066,9 %
Transport0,302,1 %
Utilisation (entretien)0,030,2 %
Fin de vie0,372,6 %

Les matériaux

Sur la Kayano 17, la tige est en polyester et polyuréthane, la semelle intermédiaire en copolymère oléfinique, la semelle extérieure en caoutchouc et l’emballage en cellulose. Ces matériaux font 75 % de la masse de la chaussure et 67 % de ses émissions. La tige compte à elle seule pour 41 % de l’impact CO2, le PE et le PU pour 57 %, l’emballage pour 6 %. Et un tiers des émissions part dans les chutes de production : une dépense invisible pour le client final.

Les bases récentes donnent entre 3,2 et 5,7 kg CO2e par kilo pour le polyuréthane selon le type (EUROPUR 2025, ecoinvent), autour de 2 pour le polyéthylène (ADEME), et environ 3,4 pour l’EVA. Ce dernier chiffre, j’ai dû le déduire des données de Braskem : aucune valeur publique n’existe. (Et non, je ne me suis pas payé la licence ecoinvent à 3 800 € pour avoir les chiffres exacts.) Pour une paire de 620 g, cela donne entre 1,2 et 3,5 kg CO2e, contre 2,6 kg dans l’étude de Cheah. C’est un plancher : la gomme, les chutes et la transformation des matières n’y sont pas.

Pour info, la fibre de carbone est plutôt autour de 23 kg CO2e par kilo (Wang et al., 2025). J’estime à environ 1 kg CO2e l’empreinte des deux plaques d’une paire, chutes comprises, ce qui explique une partie de l’écart de la Vaporfly.

La fabrication

Découpe, collage, assemblage, compression, injection : chaque étape consomme de l’électricité et, dans l’étude de Cheah, du charbon pour chauffer les équipements qui font les semelles. L’électricité pèse 4,4 kg CO2e par paire (avec une hypothèse de 0,88 kg CO2e par kWh) et le charbon 5 kg. Les données viennent d’une collecte faite par ASICS chez ses fabricants en août 2010 et janvier 2011.

La majorité des usines sont en Chine et en Asie du Sud-Est, où l’électricité vient encore beaucoup du charbon. C’est là que les chiffres ont le plus bougé depuis : l’électricité chinoise est passée de 0,77 kg CO2e par kWh (valeur AIE encore reprise par l’ADEME) à 0,53 en 2025.

L’électricité des usines s’est décarbonée

Émissions de l’électricité, en kg CO2e par kWh : valeurs de la Base Carbone utilisées en 2021, puis mesures 2025

Base Carbone ADEME (AIE) Ember 2025 hypothèse de l’étude du MIT (0,88)
Cambodge
0,81 → 0,50
Chine
0,77 → 0,53
France
0,07 → 0,04
0,00,20,40,60,8

Sources : Base Carbone de l’ADEME (données AIE), reprise dans ma série de 2021 ; Ember 2025 via Our World in Data (intensité sur le cycle de vie). Les deux séries ne suivent pas la même méthode : regardez les ordres de grandeur.

Voir les données
PaysBase CarboneEmber 2025
Cambodge0,8090,499
Chine0,7660,525
France0,0740,041

Les rapports d’ASICS vont dans le même sens. En 2019, la marque annonçait que la fabrication chez ses fournisseurs de rang 1 était passée de 2,45 à 1,77 kg CO2e par paire, notamment grâce à la baisse drastique du charbon (rapport développement durable 2019). C’est très loin des 9,5 kg de Cheah. Les fournisseurs de rang 1 n’incluent sans doute pas toutes les émissions d’une chaussure, et ASICS produit aussi au Vietnam, mais les chiffres de 2011 sont sûrement pessimistes.

La mesure la plus récente le confirme. En 2025, la Footwear Innovation Foundation a relevé la consommation de 33 usines en Chine et au Vietnam, soit 54,7 millions de paires : un peu plus de 1 kWh d’électricité par paire en moyenne, 3,32 kWh d’énergie au total pour une chaussure de sport, et plus aucun charbon brûlé sur place. L’étude du MIT comptait 6,4 kWh et 5 kg de charbon par paire. Résultat : la fabrication ne pèse plus qu’environ 1,5 kg, et les matériaux redeviennent le premier poste.

Le transport

Votre chaussure s’est déjà bien baladée avant d’arriver chez vous : de l’usine de matières premières au fabricant, du fabricant au pays de distribution, puis jusqu’à votre porte. Cheah l’estime à 0,3 kg CO2e par paire en moyenne, soit 2 % du total. Ça dépend bien sûr de la distance : comptez par exemple 0,76 kg de plus pour le Québec.

Avec les facteurs d’émission plus récents de l’ADEME (0,08 kg CO2e par tonne et par kilomètre en camion, 0,006 en porte-conteneurs depuis l’Asie), on tombe même à 0,19 kg, soit 40 % de moins.

Une hypothèse forte se cache derrière : pas d’avion. Or le rapport 2021 de Nike montre que la marque y a recours pour une partie de son fret. Nike annonce un rapport de 42 entre l’aérien et le maritime ; l’ADEME est plutôt sur le double si l’on tient compte des traînées. Avec l’avion, le transport n’a plus rien de négligeable.

Et la distribution ? L’ADEME compte 5 kg par paire de chaussures de sport. Mais le détail de son rapport de 2018 montre que c’est presque entièrement du transport, dont environ 3 kg de fret aérien : ses hypothèses envoient une partie des paires par avion. Le stockage en entrepôt et en magasin ne pèse que 0,2 à 0,3 kg, à peu près autant que la préparation d’une commande en ligne (ADEME 2023, via Impact CO2). Ce qui peut alourdir la note, c’est votre trajet : aller chercher la paire à 10 km en voiture thermique, aller et retour, ajoute environ 4 kg, près de trois fois les émissions de fabrication d’une paire en 2025.

L’utilisation et la fin de vie

Une chaussure n’émet rien quand on court avec. Cheah ne compte que l’entretien : 90 litres d’eau de lavage à la main sur toute sa vie, soit 0,03 kg CO2e. Moi, je suis plutôt brossage.

La fin de vie pèse 0,37 kg CO2e, environ 3 % du total. Aux États-Unis, 80 % des chaussures finissent en décharge et le reste est incinéré. Aucune des deux options n’est satisfaisante : enfouir du plastique qu’on retrouvera un peu partout, ou le transformer en CO2.

En France, le calcul change. Environ 63 % des ordures ménagères résiduelles sont incinérées (SINOE, ADEME, chiffres de 2012). Avec le facteur d’incinération des plastiques de la Base Carbone, une paire de 540 g jetée à la poubelle émet près de 1 kg de CO2e en brûlant. Déposée dans une borne Refashion, elle n’en émet qu’une centaine de grammes.

Ce que l’ACV ne compte pas

L’ACV est normalisée, mais elle laisse de côté des postes que le bilan de gaz à effet de serre (norme ISO 14064-1) répartit en trois scopes :

  • scope 1 : les émissions directes de la fabrication (combustibles, carburants) ;
  • scope 2 : les émissions indirectes liées à l’électricité et à la vapeur achetées, y compris pour les sièges, les centres de conception et les magasins, absents de l’ACV ;
  • scope 3 : toutes les autres émissions indirectes, dont les déplacements professionnels.

On pourrait répartir ces postes par paire, au prorata du chiffre d’affaires et des volumes. Et y ajouter l’empreinte numérique des marques (stockage des mails, sites web, réseaux sociaux), qui risque de peser de plus en plus.

Le premier levier est entre vos pieds

Avant de parler de ce que les marques peuvent faire, une question. Vous courez 1 200 km par an et vous hésitez entre une chaussure A à 8 kg CO2e et une chaussure B à 14 kg CO2e. Laquelle choisissez-vous ?

A ? Eh bien non, il manque une information : la durabilité. Si A tient 500 km et B 1 200 km, A émet 16 g CO2e par kilomètre et B moins de 12 g. Au final, c’est B qui a l’impact le plus faible. Le bon indicateur n’est pas l’empreinte de la paire, mais l’empreinte rapportée au service rendu. Faites le test avec vos propres chiffres :

Votre chaussure, en grammes de CO2e par kilomètre

Bougez les curseurs : l’empreinte de la paire, sa durée de vie, vos kilomètres par an.

20g CO2e / km

Soit 1,7 paire par an et 24,3 kg CO2e par an pour vos chaussures.

Si elle durait 50 % plus longtemps : 13,5 g/km.

Échelle de 0 à 60 g/km. A et B : l’exemple du texte ci-dessus.

Côté chaussure, les mousses des super shoes semblent moins bien tenir dans le temps : certaines affichent à peine 250 à 300 km de durée de vie, quand d’autres paraissent tenir jusqu’à 1 500 km (chiffres non contractuels). Un rapport de 5 au minimum, soit le même ordre de grandeur que l’écart d’empreinte entre deux produits ! Il n’existe pas, à ma connaissance, de norme qui dise quand une chaussure ne remplit plus sa fonction, même si des laboratoires comme Heeluxe, avec sa « Time Machine », testent le vieillissement pour beaucoup de marques.

La tige peut aussi limiter la durée de vie : un trou dans le mesh au niveau des métatarses, même si la plupart des chaussures sont aujourd’hui renforcées à cet endroit.

Côté coureur, la foulée, le terrain (abrasif ou non) et l’entretien jouent. Les coureurs français changent de chaussures tous les 11 mois en moyenne ; d’après Que Choisir, la garder deux ans au lieu d’un divise par deux son empreinte annuelle. Brossage, décrassage rapide : on peut facilement jouer là-dessus. Les marques pourraient aider avec des kits de réparation, des patchs pour le mesh, ou du ressemelage pour les crampons et les mousses fatiguées.

Ce que les marques peuvent changer

Les matériaux, le levier le plus visible

Quand on pense réduction de CO2, on pense d’abord matériaux recyclés ou biosourcés. Cheah estime le gain d’un matériau recyclé entre 2 et 3 % des émissions ; avec les données de l’ADEME, qui affichent un rapport 10 entre un PET vierge et un PET recyclé, on serait plutôt autour de 20 %.

La réalité des rayons est plus modeste. RunRepeat a passé au crible 89 chaussures présentées comme « éco » sur 2 556 modèles : en moyenne, elles réduisent l’empreinte de 9 %, et aucune ne dépasse 13 %. Même une chaussure 100 % en matériaux recyclés ne gagnerait que 24 % environ (RunRepeat). Les records à moins de 3 kg ne viennent d’ailleurs pas des seuls matériaux : ils combinent mousse biosourcée, polyester recyclé et usines alimentées en énergie renouvelable.

Le procédé, le levier le moins marketable

Coupler une meilleure utilisation des matériaux avec un procédé simplifié peut faire baisser les émissions nettement. Moins de pièces, c’est moins d’opérations : le gain pourrait être de l’ordre de 10 %. Une bonne partie est déjà faite sur certaines chaussures, le tricot ayant fait disparaître beaucoup de collage et de couture sur la tige. Réduire les chutes de fabrication peut apporter jusqu’à 20 % sur certains modèles, et réutiliser ces chutes comme matière recyclée permet de gagner sur les deux tableaux.

L’énergie

On trouve facilement un rapport de 10 à 20 entre l’électricité des pays les plus émetteurs et celle des pays bas carbone. Ça pourrait devenir un critère pour implanter une usine. Attention quand même : même si une marque finance de l’éolien ou installe ses propres panneaux (point positif), le mix électrique qui arrive dans le câble est le même pour toute une région.

Combien de grandes marques déplaceront une usine pour ça ? Peu, je pense : il y a autant à gagner en améliorant les procédés sur place. Mais de jeunes fabricants pourraient choisir leur site en fonction de l’énergie locale.

L’emballage

La boîte représente 5 à 6 % des émissions de la chaussure, pour un carton qui finit souvent à la poubelle. Un emballage réutilisable comme ceux de RePack ? Il faut le renvoyer, donc émettre du CO2 : pas si évident. Le biodégradable ou le compostable sont d’autres pistes. Et pourquoi pas pas de boîte du tout ? Pour le coureur, elle ne change rien à l’usage ; pour la marque, elle simplifie surtout le stockage.

Le transport

C’est assez simple : bannir l’avion. Certains l’ont déjà fait, au prix de livraisons plus longues. Le dernier kilomètre est aussi un sujet : livraison par un transporteur « vert » ou retrait en magasin.

Aller plus loin

Recycler, et boucler la boucle

Logo Refashion

Premier geste à la portée de tous : déposer ses chaussures usées dans un point d’apport Refashion plutôt qu’à la poubelle. En 2024, après tri, 56,8 % des textiles et chaussures collectés ont été réemployés, 34 % recyclés (chiffons compris) et 8,7 % brûlés pour produire de l’énergie (Refashion). Le potentiel reste énorme : 259 millions de paires de chaussures ont été vendues en France en 2024, et seulement un tiers environ des textiles et chaussures usagés sont collectés à part, d’après Refashion (Euronews).

Le plus difficile, c’est de séparer les matières. Une chaussure de course en contient trois ou quatre, et le collage laisse des résidus qui altèrent les propriétés du plastique. Si ce n’est pas pensé dès la conception, c’est très complexe, voire infaisable. D’où les chaussures mono-matériau, qui demandent plus de réflexion au design. Et le recyclage est lui-même une opération mécanique qui coûte du CO2 : il faut faire le bilan pour qu’il n’émette pas plus qu’il n’économise.

Futurecraft Loop Gen 1 et Gen 2
Futurecraft Loop Gen 1 et Gen 2

La circularité va plus loin : réinjecter la matière dans une nouvelle chaussure, la même, mais neuve. C’est l’expérience qu’a menée adidas avec la Futurecraft Loop, dont j’avais décortiqué la demande de brevet. Elle montre que des étapes mécaniques restent nécessaires, et qu’il faut aussi les passer au crible de l’empreinte carbone.

Le made in local, vraie ou fausse bonne idée ?

Je lance le débat : produire en France réduirait-il l’empreinte d’une chaussure ? Oui et non.

Oui, parce que l’électricité française est fortement décarbonée : 0,04 kg CO2e par kWh en 2025, plus de dix fois moins qu’en Chine. Ce n’est pas le cas de tous les pays européens.

Non, parce que le transport ne baisse pas forcément. Si les matériaux ne sont pas produits au même endroit, ils voyagent davantage, et le produit fini est de toute façon vendu à l’international. Quelques ordres de grandeur avec les facteurs de l’ADEME (n’hésitez pas à me corriger) :

  • tout produire en local avec des matériaux locaux, à 2 000 km en camion : 0,12 kg CO2e contre 0,19 kg pour une chaussure venue d’Asie, moins de 1 % du total ;
  • produire en local avec des matériaux d’Asie : gain nul, voire négatif si l’on compte plus de chutes ;
  • produire la moitié en local : 0,03 kg de gain, soit 0,2 %, mais assez pour afficher « Made in France » selon la valeur ajoutée ;
  • produire en local avec des matériaux d’Asie et revendre en Asie : l’empreinte augmente de 0,06 kg.

Le vrai gain viendrait d’une production continentale de bout en bout, avec plus de sites, plus petits, dans les pays au mix électrique le plus bas. Et c’est l’électricité, bien plus que le transport, qui fait la différence.

Changer les lignes

Tout ça ne touche pas au plus gros : la surproduction. Un modèle a-t-il besoin d’un nouveau coloris tous les six mois ? A-t-on besoin de séries limitées qui poussent à l’achat compulsif ? Autrement dit : en finir avec les collections saisonnières, et ne sortir un produit que pour une vraie amélioration, comme une mise à jour logicielle.

L’autre limite, c’est la prévision des ventes. Les marques lancent la fabrication environ deux ans avant la sortie, sur la base d’études de marché qui ne sont pas une science exacte : trop de matière, trop de stock, des déchets inutiles. La production à la demande règle ce problème, à condition d’accepter d’attendre sa paire comme on attend sa voiture. Je vous invite à écouter ce podcast de SewSew You sur le sujet. Un modèle par abonnement peut aussi fonctionner, comme le proposait Atreyu en 2021.

La réglementation commence à pousser dans ce sens. Depuis juillet 2026, l’Union européenne interdit aux grandes entreprises de détruire leurs vêtements et chaussures invendus ; elles devront déclarer ce qu’elles jettent à partir de février 2027, et les entreprises moyennes suivront en 2030 (ESG Today). La Commission estime que 4 à 9 % des textiles invendus en Europe sont détruits avant d’avoir été portés.

En France, l’affichage du « coût environnemental » des vêtements existe depuis le 1er octobre 2025, sur la base de l’outil Ecobalyse et du volontariat. Mais les chaussures en sont exclues, même quand elles contiennent du textile (Carbonfact). Le coureur qui veut comparer deux paires n’a donc toujours pas de score officiel.

Côté marques, l’étiquette carbone reste volontaire. Allbirds a été la première à afficher l’empreinte de chaque modèle, en 2020, et se présentait depuis 2019 comme une entreprise neutre en carbone grâce à la compensation (Business Wire). Sa certification Climate Neutral a depuis expiré (Change Climate) et la marque a été vendue en mars 2026 à American Exchange Group (FashionUnited). Ce type d’argument n’est de toute façon plus possible en Europe : depuis le 27 septembre 2026, la directive 2024/825 interdit de dire qu’un produit est neutre pour le climat parce que la marque a acheté des crédits carbone (Senken). Une marque peut toujours publier l’empreinte de ses paires, ses réductions et les projets qu’elle finance.

Reste la M0.0NSHOT, annoncée par Allbirds en 2023 à 0,0 kg CO2eq « sans compensation ». Le zéro vient d’une laine mérinos néo-zélandaise dont la ferme stocke plus de carbone qu’elle n’en émet : ce carbone stocké est déduit de l’empreinte de la chaussure. Allbirds reconnaît elle-même que ce calcul n’est pas entièrement conforme à la norme ISO 14067 (Allbirds). Fabriquer une paire émet toujours du CO2. Un zéro affiché est un solde, et il faut regarder ce qu’on a soustrait pour l’obtenir.

Pour compléter tout ça, je vous propose cette interview de Marcel Höche, passé par adidas puis act3, menée par Kilian Jornet.

Mon avis

Et 10 kg CO2e, c’est quoi ? À peu près 100 km en voiture (50 si vous avez une Porsche), ou 5 kg de pâtes. Difficile de dire quel est le « bon » chiffre pour une chaussure, puisqu’on ne sait déjà pas le mesurer précisément. Ce qui compte, c’est de mettre en place des actions qui le réduisent durablement. Et le CO2 n’est qu’une partie de l’impact : eau, eutrophisation, acidification…

Cinq ans après ma première série, je retiens trois choses. En quinze ans, la fabrication est passée de premier à second poste : 9,5 kg par paire en 2010, environ 1,5 kg en 2025, grâce à la fin du charbon et à des usines plus sobres. Ce sont désormais les matériaux qui pèsent le plus, et le trajet en voiture pour aller acheter la paire peut peser autant qu’eux. Les matériaux recyclés sont le levier le plus facile à raconter, mais pas le plus efficace : quelques pourcents, quand le procédé et l’énergie en promettent bien plus. Enfin, les deux leviers les plus sous-estimés ne dépendent pas des marques : une paire qui fait 1 200 km au lieu de 500 divise son empreinte par kilomètre par plus de deux, et une borne Refashion plutôt que la poubelle économise près de 1 kg.

Créer un produit durable ne se limite pas à fabriquer le même produit avec des matériaux recyclés. Il faut intégrer cette exigence dès la conception, pour que la chaussure dure, se répare et se recycle. Et les marques doivent se demander quel modèle économique a le moins d’impact. Aujourd’hui, l’offre de chaussures à faible empreinte reste mince, et surtout difficile à repérer dans les catalogues.

Pour estimer l’empreinte de votre propre paire à partir de son poids, de son pays de fabrication et de la présence d’une plaque, j’ai construit un calculateur qui reprend toutes les données de ce guide.

Pour aller plus loin

Méthode. Ce guide reprend et met à jour trois articles publiés en 2021 : l’analyse du cycle de vie, les pistes d’amélioration et les pistes pour aller plus loin. Son socle reste l’ACV de Cheah et al. (MIT), la seule analyse indépendante complète d’une chaussure de running que j’ai trouvée. Les chiffres annoncés par les marques sont déclaratifs. Données ajoutées en octobre 2026 : Footwear Innovation Foundation (2025), ADEME Base Carbone, RunRepeat (mise à jour 2024), ASICS (2022), adidas et Allbirds (2021), Ember via Our World in Data (2025), Refashion (2024), Braskem (2025), Wang et al. (2025), Commission européenne via ESG Today, Carbonfact (2025).

CommentairesComments

10 réponses à « L’empreinte carbone d’une chaussure de running : le guide »

  1. Avatar de Beaupoil
    Beaupoil

    Très intéressant !

    1. Avatar de jaife

      Merci ! C’est un sujet sur lequel vous travaillez chez CTC ?

      1. Avatar de jade
        jade

        trop bien

  2. Avatar de Simon
    Simon

    Je valide, très intéressant. Merci pour ce travail.

  3. Avatar de Michel
    Michel

    Wha c’ets super mega interessant ! Je me posait des question est cet article confirme que c’est bine les matériaux et la fabrication qui comptent … avec de sacrée variabilité et incertitudes !
    C’est bien d ‘arrêter de croire que c’est le porte conteneur qui pollue 😉
    Et compter en biere/patekmvoiture cdonne aussi une emilleure appréciation de l’enjeu.
    Une paire par an est loin d’etre un drame en comparaison de nos modes de vie !

    1. Avatar de jaife

      Ce qui compte en premier lieu c’est la durabilité du produit (je te conseille de lire la suite que j’ai fait sur cet article)
      Avec des produits qui se vendent à l’international, c’est compliqué de réduire la part du transport, à moins d’avoir une multitude de site de production locaux (et biensur il faut arrêter de transport en avion). Les porte conteneurs ont « l’avantage » de pouvoir transporter énormemement de marchandise d’un coup sur une grande distance (sauf quand il est bloqué quelque part)

  4. Avatar de MAHE
    MAHE

    bonjour très intéressant je recommande.

  5. […] données révèlent l’ampleur de cette focalisation trompeuse. En réalité, 97% des émissions totales proviennent de l’extraction des matériaux et de la fabrication, répartis principalement entre l’extraction des matières premières et les process industriels. […]

  6. […] Lorsqu’on évoque une basket « verte », l’attention se porte presque instinctivement sur sa partie visible : la tige, souvent fabriquée à partir de bouteilles en plastique recyclé ou de coton biologique. Pourtant, d’un point de vue podologique et écologique, le composant le plus critique se trouve sous votre pied. La semelle, garante de l’amorti et de la stabilité, est aussi le cœur du problème. En effet, sa fabrication à partir de dérivés pétrochimiques comme l’EVA (Éthylène-acétate de vinyle) est extrêmement énergivore. Une analyse du cycle de vie menée par le MIT a même révélé que près de 67% des émissions de CO2 d’une basket proviennent de la fabrication de sa semelle. […]

  7. […] Selon une analyse du cycle de vie, la phase de production d’une chaussure de sport peut générer 9,4 kg de CO2 équivalent en Chine, où l’électricité dépend massivement du charbon, contre seulement 1,77 kg de CO2 eq dans un pays au mix énergétique plus décarboné. Cet écart […]

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